Récemment diplomé du Los Angeles College of Music (LACM), Lucas Lenny, batteur, a fréquenté l’IMEP • Paris College of Music en Cycle Libre et Cycle Pro entre 2012 et 2015. Il vit aujourd’hui en Californie et intégrera prochainement le California Institute of the Arts (CalArts). 

L’IMEP a eu le plaisir de lui poser quelques questions : Il revient sur son parcours, se remémore ses années au sein de notre école et nous parle de ses projets pour 2021 !

 

  • Bonjour Lucas, peux-tu te présenter ? D’où viens-tu ? Quel a été ton parcours avant l’IMEP ?

Je suis un pur parisien, “born and raised” comme disent les Américains. J’ai toujours profité du dynamisme de la ville pour aller voir concerts et autres événements culturels (théâtre, expositions, sport) depuis tout petit. Très vite, j’ai été attiré par la mentalité élitiste de certains milieux parisiens; l’excellence, l’élégance, l’influence. J’étais bon élève à l’école, et comme tout élève studieux parisien j’ai très vite été orienté vers les classes préparatoires et autres ambitions de grandes écoles. Avec la perspective que j’ai maintenant, je me rends compte que j’ai été conditionné dès mon plus jeune âge. Des rêves que je pensais être miens n’étaient au final que des projections d’une société presque “de classe”, où un bon étudiant n’a que pour solution de poursuivre des études “nobles”.

Après quelques mois en hypokhâgne, je me suis rendu compte de la supercherie: cette vie n’était pas pour moi. Cette passion de la musique que j’avais alors en moi, sous- jacente et inexploitée, grandissait de jour en jour et m’appelait vers des horizons qui me correspondaient mieux. La musique Afro-américaine du milieu du siècle, surtout le hard-bop et les formidables batteurs de l’époque, ont agi comme une sorte de révélation. Elvin Jones sur le morceau “In a Sentimental Mood” avec Duke Ellington, m’a fait perdre mon sens de la raison, puisque cette beauté m’était étrangère, presque irrationnelle: il fallait que je dédie ma vie à cet instrument. C’est alors que je me suis décidé à m’inscrire à une école de musique; peu regardant du chemin à parcourir, simplement décidé à réussir à exprimer ma voix, l’IMEP et son casting impressionnant de professeur semblait le meilleur choix.

  • Quel souvenir as-tu de l’école, de l’ ambiance, du niveau des cours, opportunités de scène ?

L’école a été primordiale pour développer ma voix sur l’instrument, ma première ressource de connaissances et de rencontres musicales. Je me sentais en sécurité, dans un “safe environment”; « safe” dans le sens où les erreurs ne sont là que pour apprendre à ne pas les reproduire. L’expérience exceptionnelle des professeurs que nous avions allait dans ce sens: j’avais tout à apprendre, mais je pouvais être sûr que les bases seraient solides. Peter Giron et son exigence légendaire, Tony Saba et son formidable goût de la musique et de l’instrument, Bernard Vidal et son approche philosophique, presque méditative de la musique; ils étaient les symboles de ce monde nouveau dans lequel j’étais plongé. J’avais déjà l’ambition d’un jour rejoindre les Etats-Unis pour apprendre là où tout a commencé; l’école représentait ce trait d’union et rendait ce rêve possible.

Je me souviens des ensembles dirigés par Peter, où nous jouions pendant des heures le standard de la semaine. C’était l’occasion pour moi de jouer avec d’autres élèves et de découvrir la sensibilité de chacun, et d’y confronter la mienne. Peter en était le juge, et on avait une confiance aveugle en son expertise. J’ai fait d’immenses progrès grâce à ces ensembles. Je me rappelle aussi des cours d’arrangement avec Phil Hilfiker, où j’ai appris à développer de nouvelles compétences. L’autre souvenir formidable, c’était les deux stages organisés par Bernard Vidal (dans son fief de l’Ariège) auxquels j’ai participé. La routine était chargée de musique (du matin au soir, de répétitions à la jam nocturne quotidienne) de bonne bouffe, et d’amitiés sincères. C’était une occasion unique de vivre la musique au quotidien comme je ne l’avais jamais fait.

L’IMEP nous donnait aussi l’occasion, à la fin de l’année, de jouer dans des salles parisiennes réputées (Sunset/Sunside par exemple) les sets préparés au préalable. C’était une aubaine pour avoir plus d’expérience, de se frotter au “vrai monde” avec des sets parfois très difficiles.

Tous mes souvenirs de l’IMEP sont excellents puisqu’ils sont à l’origine de ma carrière. L’école a rendu concrets mes rêves, en a défini les contours, et m’a rendu conscient de mes limites. Des limites, surtout mentales, que j’ignorais à l’époque, par insouciance, ambition et manque d’humilité. Après avoir déménagé outre-Atlantique, j’ai obtenu la perspective qui me manquait, et j’ai pu évoluer de manière plus importante, en tant que musicien mais surtout en tant qu’être humain. Je repense souvent à mon expérience à l’IMEP, à la personne bien différente que j’étais alors, et je me sens infiniment reconnaissant envers les professeurs cités plus haut, qui ont été primordiaux dans mon évolution.

  • Peux-tu nous parler de ton expatriation aux Etats-Unis et tes études au LACM ?

En 2016, je m’étais fixé l’objectif d’être admis au CRR de Paris, puisque nombre de mes amis, dont quelques-uns également passés par l’IMEP, y étaient alors élèves. Cela me semblait une bonne occasion de rencontrer d’autres musiciens et d’approfondir mes connaissances. J’ai malheureusement échoué malgré les pronostics favorables de mes pairs, et j’ai donc dû questionner mes intentions, et repartir plus fort après cet échec.

J’avais depuis longtemps le rêve d’étudier aux Etats-Unis, “La Mecque” de la culture Afro-américaine. La côte Est était une destination logique au vu de mes goûts musicaux, mais la concurrence féroce dont tout le monde me parlait me semblait peu propice pour mon développement humain et musical. La compétition propre au Jazz m’a affecté de la plus mauvaise manière, même si elle m’a poussé à beaucoup pratiquer. C’était mon problème de l’époque : j’étais passionné, mais d’une passion destructrice où l’ambition et ce sens de la compétition qui me dévoraient m’ont coûté mon ouverture, et dans un sens mon humilité.

Se présentait alors à moi la Californie, dont je ne connaissais rien si ce n’est les images vues dans les films et séries que nous connaissons tous. Le climat, l’ouverture d’esprit, la diversité, la densité de la scène artistique, la richesse des ressources et des opportunités : ça me semblait être idéal. J’ai postulé pour le Los Angeles College of Music, j’ai obtenu une bourse importante et le rêve est devenu réalité.

À Los Angeles, j’ai tout appris de moi-même. Je me suis vite adapté à un environnement nouveau. LACM est d’une taille réduite (environ 250 élèves), et les contacts avec les professeurs sont constants. On a l’impression d’être accompagné au quotidien et de nouer de réelles relations. En tant qu’élève batteur, j’ai eu la chance d’avoir comme professeurs et mentors Ralph Humphrey (Frank Zappa, Al Jarreau, Wayne Shorter…), Joe Porcaro (légende du Jazz), Gary Ferguson, Joey Heredia, Steve Pemberton pour ne citer qu’eux. J’ai eu l’opportunité d’apprendre et de jouer avec d’excellents musiciens comme Tim Landers (Billy Cobham), Carey Frank ou Mitch Forman (Mike Stern, John Scofield), Bryan Lipps (Michael Bublé), Howie Shear (Woody Herman) et tant d’autres : ce casting 5 étoiles n’est autre que la faculté de LACM, et on les fréquente au quotidien.

La richesse du programme nous forçait à l’ouverture : une variété de styles de musique était explorée, pour faire de nous des musiciens polyvalents capables d’affronter la réalité de l’industrie, très concrète dans une ville majeure comme LA. On avait des masterclasses hebdomadaires, qui alternaient entre les différents départements. Ralph [Humphrey], head of the drums department, a créé le programme autour de classes formidables (Playing Techniques et Rhythm Studies) qui ont changé à jamais ma conception de la batterie. Ces classes m’ont donné les armes de m’exprimer librement, grâce à une technique solide et un sens musical à toute épreuve. Pour moi, les méthodes de Ralph révolutionnent la batterie moderne. LACM est aussi une école plus “commerciale” que celles de la côte Est, donc un féru de jazz et uniquement de jazz peut être déçu, puisque tant d’autres styles sont couverts. Mais la richesse de l’enseignement et la qualité de la faculté donnent une perspective formidable sur la réalité de l’industrie. Ralph a sponsorisé ma venue parce qu’il croyait en moi, et c’est cette constante attention et “mastery” qui ont changé ma vie. Je garde d’excellents rapports avec mes professeurs, et ce sont autant de contacts actifs de l’industrie qui seront utiles après la fin de mes études. J’ai aussi tissé de nombreux liens avec les autres élèves, découvrant une diversité que je n’avais jamais vécue : mes amis sont bien sûr Américains mais aussi Russes, Sud-africains, Brésiliens, Mexicains, Sud-Coréens… et la liste continue. J’ai rencontré et collaboré avec nombre de talents exceptionnels rencontrés sur place. C’est une chance unique d’ouvrir mes perspectives.

  • As-tu une actualité que tu aimerais partager ?

Je viens de terminer mes études à LACM (diplôme Bachelor) et je m’apprête à suivre un Master en Jazz drums à CalArts, une école prestigieuse que je suis impatient de commencer dans quelques semaines. L’école a été créée entre autres par Walt Disney et est un vivier exceptionnel pour l’industrie Américaine (danseurs, comédiens, animation, musiciens…). Le département Jazz a été fondé par David Roitstein et Charlie Haden. Joe LaBarbera est le directeur du département Batterie. C’est une école dont la mission est de développer et de former des artistes, en leur donnant toute la place de définir leur Art et les guidant au quotidien. C’est cette forme d’accompagnement permanent et de confiance en notre personnalité artistique (la raison pour laquelle on est Calartien, c’est qu’on le mérite) qui me donne une confiance sans limites envers l’institution, empreinte d’une philosophie claire.

Depuis quelques années, je me suis passionné pour les musiques ouest-africaines et il se trouve que CalArts a le plus grand département “musique du monde” des Etats-Unis. Musique indonésienne, indienne, ouest-africaine, péruvienne… Là-bas, ce ne sont pas des classes mais des départements ! Un autre atout formidable est qu’ils proposent un accès illimité à toutes les classes issues de tous les départements. Quelle occasion unique de diversifier ses connaissances et, bien sûr, au vu de l’importance de la communauté des Alumni Calarts, son carnet de contacts !

  • Des projets futurs que tu aimerais mener à bien ?

Le Covid a bien sûr freiné mes projets “live”, et je ne joue plus autour de LA comme je le faisais, ce qui me manque beaucoup. Le bon côté, c’est que le confinement m’a forcé à considérer d’autres manières de m’exprimer et j’ai donc commencé à composer. Je prépare mon premier EP, que j’ai fini d’écrire et auquel mes talentueux amis participent (dont David Méchali, un autre IMEP alumni). À cause des restrictions et des ressources limitées, j’ai conçu le projet sur Maschine MK3 et les instruments lui donneront vie. C’est un mix de plusieurs influences, la plus notable étant la musique ouest-africaine, avec des métriques impaires et autres riffs rythmiques intriqués. Il devrait voir le jour en Mars au plus tard.

Pour le reste, je continue à travailler dur pour ma carrière et prie pour des jours meilleurs, afin de pouvoir exprimer ma musique en personne et pouvoir voyager pour m’enrichir plus encore !

 

Merci beaucoup à Lucas Lenny d’avoir répondu à nos questions !
Vous pouvez le retrouver sur Instagram : instagram.com/lucaslenny1

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